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Billet

Le premier cas de covid19 a été confirmé au Costa Rica le 6 mars1. Deux semaines plus tard, on décompte 137 cas confirmés et deux décès. Au fil des jours, les mesures se sont multipliées, en même temps qu’augmentait le nombre de cas détectés : les événements massifs ont été interdits ; les établissements scolaires ont été fermés, essentiellement du fait du manque d’eau2, rendant impossible l’application des mesures basiques de prévention préconisées (lavage des mains, notamment) ; le télétravail a été encouragé ; les bars, discothèques et casinos ont été fermés, n’ayant pas respecté la demande de réduction à 50% de leur capacité d’accueil, qui avait été tout d’abord mise en place ; plus récemment, les frontières ont été fermées aux étrangers non-résidents souhaitant entrer dans le pays ; de plus en plus de mairies prennent la décision de clore les parcs, les plages ; les cinémas et théâtres tombent le rideau également… Bref, des mesures tout à fait semblables à celles qui ont été prises dans la plupart des pays du monde.

Tout semble pareil. Tout semble différent. À l’arrêt de bus, les gens attendent, en ligne comme toujours, éloignés les uns des autres comme jamais. À l’épicerie du coin, la jeune femme chinoise a gardé son sourire, mais a déroulé un long plastique transparent entre elle et ses clients. Au supermarché, en plus du salut habituel, l’un des employés invite les clients à se servir du flacon de gel hydroalcoolique posé sur le comptoir, pendant qu’il désinfecte un panier de courses. Un nouvel écriteau a fait son apparition : une seule personne par famille est autorisée à entrer ; les personnes de plus de 65 ans sont invitées à faire leurs courses de 7h à 9h du matin, lorsque le magasin leur est réservé ; le magasin ferme ses portes plus tôt, afin de pouvoir réaliser un nettoyage approfondi, etc.

Est-ce que l‘atmosphère a changé ? Honnêtement, je voudrais pouvoir croire qu’elle est faite d’une gravité qui nous rapproche, d’une solidarité sous-entendue par un regard, un sourire. « On est ensemble ». Le début d’une nouvelle ère. Mais non, c’est un leurre. Ici, comme ailleurs, au fur et à mesure que les dispositions prises par le gouvernement se multipliaient, les gens se sont rués dans les magasins, dévalisant gels hydroalcooliques, serviettes désinfectantes, papier toilette, denrées alimentaires… Lorsque le gouvernement a décrété la fermeture des établissements scolaires, beaucoup se sont rués vers les plages. La gravité mêlée à la légèreté, à l’insouciance… à l’inconscience. Non, ici, ce n’est pas différent d’ailleurs, ni différent de d’habitude. Oui, il y aura toujours quelqu’un pour vous tendre la main, mais oui, il y aura toujours également quelqu’un pour tirer profit de la situation.

Et pourtant… pourtant… je sens bien que quelque chose diffère. J’ai vécu d’autres crises, d’autres bouleversements à distance. 13 novembre 2015, je suis dans le bus pour rentrer chez moi, après une journée de travail. Je suis à Quito, en Équateur. Je reçois un message d’une amie qui vit à Paris : « Tu as vu les informations ? » Suivront des heures, des jours, d’indescriptible chaos, d’angoisse, de larmes, d’insomnie. Mais cet ébranlement, je le vis comme dans une bulle. Je suis à 1000 km de Paris. Le pays dans lequel je vis a ses propres soubresauts, ses propres états d’âme. Je ne peux lui demander de refléter mon désarroi. Après le gros titre dans le journal, on passe à autre chose. Pas moi.

16 avril 2016, soit cinq mois plus tard, l’Équateur est frappé par un puissant séisme qui fait plus de 700 morts. Je suis à 200 km de l’épicentre, pourtant la secousse est terrible3. Dans le magasin où j’étais en train de faire mes courses, la panique s’empare de tous. Cris, débandade vers la sortie, pleurs… Les lignes téléphoniques sont immédiatement saturées. Comme souvent, le drame relaté par la presse à l’étranger, couché en quelques lignes, n’a que peu à voir avec ce que vivent réellement ceux qui en sont victimes sur le terrain. Comment partager le fait que ce séisme est aussi interne ? J’ai mal pour ce pays qui m’a accueilli durant cinq ans, ce pays que j’ai appris à connaître, où j’ai aimé et pleuré, construit et déconstruit. Je m’y sens unie. Durant des jours et des jours, l’ancien aéroport de Quito est reconverti en centre de dons. Chacun vient déposer ce qu’il peut, un paquet de riz, un carton de provisions. Ce qui compte, c’est la main tendue. Dans la presse, je reconnais les lieux que j’ai fréquentés, cet hôtel où j’ai passé la nuit quelques semaines plus tôt, désormais affublé d’une énorme balafre. Cette fois-ci, c’est moi qui me trouve au cœur de la tempête, et les autres sont loin. Pas seulement physiquement. Le même sentiment me saisira, lors du passage de l’ouragan Otto au Costa Rica en novembre 2016, où je suis arrivée un mois plus tôt, ou lors de celui de la tempête tropicale Nate, en octobre 2017. Un drame. Profond. Mais isolé. Un drame qui reste intime, même s’il affecte des milliers, des millions de personnes.

Alors oui… Peut-être que c’est là que réside la différence avec cette crise sanitaire. Bien que chaque pays la vive à sa façon et à des rythmes différents, exacerbant des inégalités déjà existantes, nous la vivons tous. L’espèce de « faille spatiale » que j’ai pu ressentir lors de ces événements passés, je ne la ressens pas aujourd’hui. Parce qu’à travers le monde, cette fois-ci, toutes nos histoires se ressemblent. Les meilleures comme les pires.

  1. En France métropolitaine, les premiers cas remontent au 24 janvier ; aux USA, au 21 janvier. 

  2. Le Costa Rica a deux saisons, une saison sèche (de décembre à mai) et une saison des pluies (de mai à novembre). Le phénomène El Niño ayant provoqué un déficit des précipitations, les réserves d’eau sont actuellement insuffisantes, obligeant le pays à recourir à des rationnements de l’eau sur une grande partie du territoire. 

  3. Magnitude 7,8Mw 

Tags : Opinion